Londres

EXPATRIE A LONDRES EN 1995, je formai un projet un peu insensé : montrer la mégalopole telle qu’elle m’apparaissait, à l’aube de la construction du « Dôme du Millénaire », annonçant la métamorphose de la capitale (en particulier dans les quartiers de l’East End), hâtée par l’élection de Tony Blair et la préparation des jeux Olympiques de 2012.
Quelques années plus tard, en lisant « London Orbital », roman-fleuve, dans lequel Iain Sinclair retrace son périple le long des franges de l’autoroute périphérique M25 (l' »Orbital »), je trouvai un écho inattendu à mon « Essai sur Londres » : le récit s’achevait sur l’évocation du lieu qui, trois ans plus tôt, avait constitué le départ de ma propre exploration – l’estuaire de la Tamise.
En suivant les déambulations de Sinclair, je retrouvais des lieux familiers : le pub World’s End à Tilbury, un cheval pie, des grues, des raffineries, les carrières de craie de Swanscombe, les marais, le pont de la Reine Elisabeth II dans le lointain et surtout : le territoire de l’Abbaye d’Ingress (1), les Usines de Papier Empire (2) et du Collège Naval (3) à Greenhithe.
A ce moment de ma lecture le temps se suspend. Trois ans se sont en effet écoulés entre ma visite de ce site et celle de l’écrivain :
Sinclair arrivant à Ingress Abbey découvrait l’édifice religieux en pleine rénovation, s’apprêtant à « accueillir une entreprise de logiciels ». La destruction était en marche.

Fascination de revisiter aujourd’hui sur Google Maps ces lieux devenus méconnaissables ; sensation – un peu amère – que les nouvelles technologies de cartographie ont modelé le réel : les bâtiments du Collège Naval et de l’usine de papier ont été gommés, remplacés par des villas postmodernes, dominées par une abbaye flambant neuve.
A l’époque de mon séjour londonien, l’Ecole d’Architecture à Stratford dans l’East End, (à deux pas de Hackney, lieu de départ de Sinclair), mon logement à Forest Hill et le site de Greenhithe formaient mes trois repères quotidiens.
Dans ce triangle, où le tunnel de Blackwall traversait la Tamise vers Hackney, s’est depuis élevée la coquille du Dôme « millénariste ».
Lire la ville au prisme d’une de ses extrémités hostiles (Greenhithe) et de l’intérieur dans les limites topographiques d’une petite couronne (dominée par les panoramas opposés de Crystal Palace et de Hampstead Heath) m’a dévoilé, tout au long d’une année, un récit fantomatique et lacunaire – sorte d’archéologie intime et pop, secrète et fragmentaire de la capitale londonienne. Ici l’ailleurs est partout, démesuré, plus qu’en nul autre lieu en Europe. On voit la Venise de Canaletto à Saint Paul, l’univers des « Grandes Espérances » de Dickens émerge des marais de Swanscombe.

Londres est à l’image de la demeure-musée de John Soane au 13 Lincoln Inn’s Field : le rituel de la vie quotidienne y emprisonne une « rêverie sur le passé » (Richard Loch) plutôt que son analyse raisonnée ; une accumulation de bibelots antiques et de tableaux désuets, contenus dans un espace domestique tout en panneaux secrets, cryptes et portes dérobées.



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