Montreuil, carnet In Situ

LA REGLE : remplir les 40 doubles pages du carnet sans « repentirs ». Produire un flux régulier d’images (de « visions ») tel le continuum de mots tracés sur le rouleau-parchemin de « Sur la Route ». Puis laisser les dessins surgir des pages ouvertes, les regarder défiler comme une série d’instantanés de la ville. Une empreinte urbaine tatouée sur le papier, fruit d’un «street art» contemplatif et solitaire.

Carnet ouvert tenu à la verticale, un oeil fermé de temps en temps pour vérifier les parallélismes. Aucun dessin préparatoire, la composition s’impose d’elle-même, se dégage progressivement des lignes qui s’entrecroisent sur le papier. Faire coïncider deux structures : celle du dehors et celle confinée sur le papier.

Mes poses sont de plus en plus longues (1 heure, 2 heures, 3 heures), en station debout.
Le corps devient présence, s’enracine, relie le spectacle de la rue à sa projection sur la feuille. Le trait est nu. Les passants me contournent, jettent parfois un regard sur le modèle ou le dessin. Je réponds à leurs commentaires de bon gré, toujours avec l’appréhension du «raté» qui serait sanctionné par une remarque.
Ainsi, dans la durée, la vérité du lieu apparaît plus intensément qu’avec l’enregistrement photographique – qui ne fixe qu’un instant fugitif. Je ne saisis rien à la dérobée, j’ai la légitimité que me confère ma présence insistante – je le constate aux réactions presque toujours amicales des curieux.
Sur le papier, les traits s’animent étrangement. L’image figée devient image-mouvement. L’oeil, scrutateur, se change en lentille de la Camera Obscura : il convertit les informations qui frappent la rétine en tracés noirs sur la page, résultats de déductions géométriques. La feuille blanche en guise de plaque sensible ; l’enchevêtrement des lignes sombres tel une «peinture de lumière» en négatif ; l’observation patiente comme substitut du bain révélateur.

Pour trouver le bon endroit, je marche au hasard et je peux enchaîner plusieurs dessins à la suite en pivotant simplement de quelques degrés. Devenu simple élément du paysage, je capte les conversations autour de moi. Le dessin prend forme.
Lorsque les gens s’arrêtent pour me parler, le bénéfice est immédiat : l’esprit, tiré de son assoupissement, se régénère et retrouve son acuité.
L’éblouissement est toujours à portée du regard – surtout quand l’environnement est neuf, comme ici à Montreuil, où je viens de m’installer.

Je rentre avec ma «prise», comme d’une pêche miraculeuse, et je la compare aux butins précédents. Alors, me reviennent les souvenirs persistants des conversations, des menus détails du paysage : échelles de secours, poteaux, enseignes.